Mon Top 30 des films de 2019

Mon Top 30 des films de 2019

Fin d'une année, fin d'une décennie. Retour en images, en textes, en sensations et en émotions sur la cuvée cinéma 2019. D'Hamaguchi à Eggers, en passant par Gray et Llinas. Lire plus

Les Misérables

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Vrai-faux La Haine 2019, ce film de son époque est aussi un essai éminement philosophique sur un sujet sociétal majeur : le pouvoir d'une image et ses conséquences. Lire plus

The Irishman

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Des gangsters, De Niro, Pesci, Pacino, une durée gargantuesque et un budget encore plus énorme : The Irishman avait des airs de film ultime pour Scorsese - où est-il justement un peu plus que ça ? Lire plus

The Lighthouse

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Tour de force technique avant tout, The Lighthouse avait sû générer de forces attentes : le buzz passé, le résultat vaut-il un peu plus que le tour de passe-passe égocentrique ? Lire Plus

dimanche 31 mars 2024

Tango (1998)

TANGO
de Carlos Saura (1998)


La ressortie récente de Cria Cuervos (accélérée par la mort de son auteur il y a un an) ne saurait cacher la vérité aux plus assidus spectateurs de Carlos Saura : si beaucoup de ses œuvres auront eu pour terrain commun l’analyse aussi subtile (fruit de leur censure) que baroque (on ne pourra jamais dire de Saura qu’il aimait les plans fixes silencieux monochromes) de l’Espagne franquiste, sa vraie obsession aura sans doute été la danse. En témoigne le tournant progressif de sa carrière, au milieu des années 80, d’un certain cinéma social (plus documentaire que naturaliste, certes) vers une succession de variations plus ou moins célébrées autour d’arts concourants : heptalogie sur le flamenco (Bodas de sangre, Carmen, El amor brujo, Flamenco, Salomé et Flamenco Flamenco), apartés sur d’autres danses (Jota de Saura, Tango), genres musicaux (Fados, Io Don Giovanni), expérimentations sur l’héritage artistique (Antonieta, Buñuel et la Table du Roi Salomon, Goya en Burdeos), et autres œuvres dont on pourrait lister la fourmillante multiplicité et leurs parallèles chaotiques.

Ici, l’enchevêtrement de deux échelles créatives, de deux espaces diégétiques : la mise en scène du chorégraphe, mis en image par le cinéaste. Chaque plan est alors traversé par deux lectures ; d’abord celle du corps, puis celle de la lumière. C’est dans cette constante dichotomie que Saura déploie la puissante mise en abyme de sa propre pratique, prenant la danse comme un objet à double usage. D’abord un évident tableau de fascination (il serait alors un chorégraphe-caméraman, directeur d’un découpage en lumière des corps et d’un agencement en espace de la caméra – un dispositif bien différent de celui de la danse non-filmée), mais aussi un processus de représentation (de par sa nature moins naturaliste que le cinéma, elle lui permet de figurer par l’extrême les problématiques qui traversent sa propre expérience de cinéaste). En lame de fond dans Tango, une question d’autorité, de censuré, de représentativité. L’art face à l’histoire, à la mémoire.

Et c’est bien en cela que cet exil éphémère de Carlos Saura en Argentine et dans sa culture dansée n’est qu’un leurre matériel : si l’objet et son temps sont tout à fait latino-américains, la colonne vertébrale de Tango est bel et bien espagnole. Sous couvert de traiter de la Guerra sucia et du tango, Saura prend la tangente d’un épicentre national : le franquisme, l’Espagne, le Pacto del Olvido. Mettre un pays face à sa propre histoire (récente), via ses balbutiements artistiques dans une démocratie nouvelle qui ne s’est pas encore totalement émancipé de ses grippes intestines. Tango, pris sous cet angle, prend une dimension plus glaçante, au metatexte saisissant : comme si sa propre autocensure était si terrassante que même pour en parler, un déracinement était nécessaire, évident, indépassable. Un film sur les problèmes de représentation du tango argentin pourrait-il alors être une drôle d’allégorie de l’Espagne franquiste ? C’est en tissant ces parallèles trop tordus qu’on fait honneur à la propose vision de l’Art que défend Saura : tout n’est que distorsion, tout parle d’autre chose. Et la censure, qu’on impose ou qu’on s’impose, véritable paradigme de toute création, n’est au final que le revers antagonique de la mémoire.